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Passage de Jungle

Genre
Femme
Âge
49 ans
Dose
Aucune idée, c'était de la 20X mg
Substance
Salvia divinorum
En arrêt de travail pour dépression depuis 2 mois, je ne vois plus personne, à part l'ami chez qui je me rend ce soir. Il est aussi le seul à qui je répond au téléphone. J'ouvre les volets de la maison à la nuit tombée, quand je les ouvre, et je me couche au lever du jour, quand je me couche. Depuis ces 2 mois c'est toujours lui qui passe chez moi, c'est la première fois que j'accepte de sortir de mon antre. J'arrive les yeux gonflés de larmes. Je suis là pour ne pas rester seule. Rien n'a été prévu.
Au bout d'un petit moment j'entreprends de rouler un joint de weed. Il me demande de ne pas le faire.
Il me dit : "ce soir tu vas prendre la Salvia, c'est mieux si tu restes clean avant ça"
Je n'en crois pas mes oreilles. Cela fait longtemps que je lui demande de me faire tester la Salvia et il a toujours refusé. Et aujourd'hui, alors que chaque jour je me vois sombrer et que je me demande à quel moment on va m'enfermer, il me propose le voyage... Ma réaction immédiate est la peur. Je lui demande si ce n'est pas dangereux, si je ne risque pas de devenir complètement cinglée, si il pense vraiment que c'est le bon moment. Il me rassure, me dit que ça pourrait m'aider, me parle de la salvorine, m'a expliqué le principe du gardien, que j'ignorais alors. C'est quelqu'un en qui j'ai toujours eu toute confiance. Il est la personne qui me connaissait le mieux à ce moment là. Et contrairement à moi, il ne s'est jamais défoncé avec tout ce qui passe.
J'accepte. Il m'explique comment cela va passer.

La lumière des lampes du salon est douce, ocre. La maison regorge d'objets pleins de sens.
Nous avons procédé en 3 étapes.
Il a poussé plus loin tout ce qui pouvait gêner mes mouvements. Je me suis installée sur un canapé très confortable. Il a attrapé une pipe à eau dont il m'a expliqué qu'elle ne servait que pour la Salvia; et il a sorti d'une boîte deux sachets en plastique avec une substance sombre à l'intérieur.
De la 5X. Et de la 20X. Il m'explique ce que sont les extraits de Salvia tout en déposant un peu de 5X dans le foyer du bang. Il me dit que je vais commencer par une dose très faible, que je ne devrais pas décoller avec ça. "Juste pour voir si la plante t'accepte et si ton corps l'accepte. On va y aller progressivement".
Nous restons en silence, sans musique durant la durée de chaque voyage.
Et c'est ainsi que ça se passe. Je fume le bang. Puis de suite je me sens lourde, et en même temps, intérieurement plus légère, comme si un brouillard dense perdait un peu de sa consistance. Je ne décolle pas mais c'est plutôt agréable. Cela dure quelques minutes.

Puis il prépare un deuxième bang avec une dose plus importante. Je suis incapable de dire combien il y avait, il a fait à l'oeil. Je fume le bang.
Cette fois ci je me fait littéralement aspirer par le canapé. Je suis incapable d'en décoller ma tête. Ca m'a saisie par derrière d'un seul coup, brutal. Je me bat pour décoller ne serait ce qu'une partie de mon corps. Impossible. Il me dit de ne pas lutter, de fermer les yeux.
A peine ai-je fermé les paupières que je suis propulsée dans un tout autre monde. Je suis dans une espèce de boîte carrée qui a l'air de flotter aléatoirement dans une genre de cosmos dénué d'étoiles, et qui tourne dans tous les sens sans que ça ai l'air de perturber ma position. Je suis à l'intérieur de cette boîte flottante et tournante mais je n'ai pas l'impression de bouger, et je ne trouve pas ça bizarre du tout, ça me paraît logique. Dans la boîte il n'y a rien, mis à part des couleurs que je n'ai jamais vues auparavant
Quelques minutes. Il me suffit d'ouvrir les yeux pour redescendre. C'est rapide, et très long.
Je ris. Il me questionne. Je raconte.
Je n'ai plus une pensée pour ma souffrance. Je me sens bien. Vraiment bien. Et ça aussi, ça paraît logique, sans que je sache pourquoi. J'ai trouvé le trip amusant mais je sens bien que ce n'est qu'un prémisse.

Nous attendons un instant qui me paraît assez court, puis il prépare un troisième bang, toujours dosé à l'oeil, et augmente encore la quantité de Salvia, cette fois avec la 20X.
Je fume. Je garde un peu la fumée (comme les fois précédentes), la recrache.
Le canapé m'avale en même temps que je ferme les yeux. Je pèse des tonnes. Mes paupières qui se ferment déploient un autre univers autour de moi. Je ne suis plus du tout là, chez mon ami. Je crois même que j'ai immédiatement oublié que j'y étais.
Je me trouve dans ce genre de toile qui arquée qui recouvre les charrettes des colons du far-west. En tout cas ça en a la forme et c'est ainsi que j'identifie le lieu. Le bas des arceaux n'est pas recouvert de toile, du sol jusqu'à environ 30cm de hauteur, et me laisse donc une vision sur un genre d'extérieur. Mais d'abord, l'intérieur de la toile, comme un couloir infini, avec des couleurs bien plus éblouissantes que l'imagination ne me l'aurait permis. Du rouge qui est plus que du rouge, une foultitude de couleurs qui sont plus que des couleurs. Ce sont des fleurs. Des fleurs rares et inconnues, des fleurs animées de mouvements amples. Je ressens un immense sentiment de sécurité. Je ne me veux plus jamais quitter cet endroit, ce cocon dans lequel je me sens si bien, si sereine, si sécure, protégée de tout. Rien ne me peut me menacer ici. Je suis béate.
Puis je regarde en bas, où l'absence de toiles laisse percer l'extérieur.
Je vois des pieds. Des pieds qui marchent. Des tas de pieds dans des tas de chaussures. Ils ont l'air de marcher joyeusement. On dirait qu'il y a des couleurs aussi en dehors de la toile. Ca me semble respirer la vie à pleins poumons dans cet extérieur. Ca donne envie.
Je jette encore un regard ébahi à l'intérieur de ma toile. Cela semble moins réel, moins présent. J'entends mon ami tousser, je lève à peine une paupière. Je reviens. J'essai de ne pas revenir, je ne veux pas revenir, mais c'est trop tard. Je suis là. J'ouvre complètement les yeux.

Mon ami a un grand sourire. Me demande si ça va. Me dit que je viens d'avoir plus de 10 minutes de fou-rire. Je lui soutiens que non. Je n'ai absolument pas ris. C'est à couper le souffle, d'une indicible beauté, mais je suis certaine de ne pas avoir ris. Il me dit que j'ai pleuré de rire durant tout le truc. Et je me rend compte que mes yeux et mes joues sont humides.
On peut donc ne pas être là à ce point ? Je lui raconte en détail ce que j'ai vécu. Et en le racontant, je fais le lien avec ce que je vis en ce moment.
Je reste chez moi, je n'ouvre à personne (à part lui), je ne répond pas au téléphone, je refuse tout contact avec l'extérieur. Je ne me sens en sécurité que dans ma maison, sans interaction humaine possible, penchée sur mon problème et ma souffrance Je reste en dehors de la vie, en dehors de tout mouvement. Je fais en sorte que rien ne se passe pour que rien ne m'arrive. Mais dehors, il y a le mouvement de la vie. Ca me saute à la figure comme une évidence absolue, presque comme un coup. Je veux être dans la vie. Je veux sortir du cocon.
Et à partir de ce jour, c'est ce que j'ai fait.
J'ai senti la Salvia en moi pendant les 24h qui ont suivi. C'était comme si elle traçait un chemin en moi. Mon esprit était plus clair, plus calme, et apaisé. Je me suis sentie profondément liée à cette plante, j'ai la sensation qu'il y a eu un réel échange.
J'y suis revenue 5 fois depuis, sans avoir rien à "traiter". Chaque fois que je ressens ce lien. Ce n'est même pas un fil de soie, plutôt, comme un des fils, si fins et si résistant d'une toile d'araignée. Et chaque fois, je la sens en moi les 24h qui suivent.

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CREATES — UCA Arts + Humanités CTELA — Centre Transdisciplinaire d'Épistémologie de la Littérature et des Arts vivants LIRCES — Laboratoire Interdisciplinaire Récits Culture Et Sociétés