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Errant de Cendre

Genre
Femme
Âge
30 ans
Substance
Psilocybine
Récit édité par l'administration pour correction éditoriale (typographie, anonymisation).

Nous avons pris des champignons pour la première fois, sous les conseils d'un ami, après avoir sauté le repas de midi et n'avoir pas mangé de la journée.
Au début j'étais calme, j'étais dans les bras de mon amoureux (nous étions cinq au total en comptant le guide, un de nos amis qui était sobre). Des mandalas se dessinaient dans mes yeux et je les ai fermés, j'ai mis mes deux mains sur mes yeux pour pouvoir mieux les voir. Chaque trait du mandalas représentaient une jeune femme identique aux autres, et il y avait aussi des yeux. Tandis que les mandalas tournaient et que j'étais dans un état de relaxation, j'ai tout à coup eu la terrible sensation de chuter à l'intérieur de moi, comme si je tombais dans ma propre tête. ça m'a fait penser au film, Being John Malkovich dans lequel John Malkovich entre dans sa propre tête. C'est comme si le mandala devenait un cylindre infini dans lequel je chutais. J'ai hurlé. C'est là que le trip a commencé. Je me suis arrachée des bras de mon copain et je me suis mise par terre sur le sol de la pièce principale. Je pense que j'étais terrifiante pour mon entourage également, je me tordais dans tous les sens et je hurlais. Mon "guide" m'a tendu un verre d'eau. J'ai regardé l'intérieur du verre fascinée. Le fond du verre avait une forme octogonale très belle, j'ai rapproché mes yeux du bord du verre pour la contempler. Et là de nouveau une impression de chute, j'ai cru que j'allais me noyer dans ce verre d'eau. Je l'ai repoussée, terrifiée, sans en boire une goutte. Je me suis de nouveau mise sur le sol de la pièce. Un ami, également en trip, essayait de s'approcher de moi pour me rassurer, en me prenant en pitié, mais j'avais peur de lui, peur qu'il me touche (je pense que j'avais peur qu'il m'agresse sexuellement ou qu'il enfreigne mon consentement). J'étais jalouse d'une autre de mes amies également, qui avait seulement "microdosé" car elle me volait l'attention du guide. Sur le sol de la cuisine, les carreaux se détachaient les uns des autres, comme si la blancheur des joints était devenue la lumière qui passe à travers les carreaux et qui viendrait d'en dessous, du vide. Comme si les carreaux flottaient au-dessus du vide. Je me souviens aussi du masque blanc (réel) accroché à la lampe que j'ai fixé durant un long moment et qui semblait se rapprocher de moi.
La partie la plus intéressante du trip était certainement sa dimension métaphysique. Une question m'obsédait durant le trip : est-ce qu'il y a une profondeur aux choses, ou bien est-ce que tout n'est que superficie. Et je répétais parfois, comme si j'avais la sensation d'avoir découvert une vérité de l'univers "au fond, il n'y a rien, tout n'est que superficie". Cette idée m'attristait un peu, dans mon souvenir. J'avais l'impression d'avoir touché le fond et de n'y avoir rien trouvé. Ou bien de me rendre compte qu'il était impossible de toucher le fond.
Le trip avait aussi une dimension psychologique beaucoup plus terrifiante. Pour le contexte, j'ai beaucoup pensé à [une personne de ma famille] [NdR] qui est bipolaire. La perte de contrôle créée par le trip a déclenché une angoisse (j'ai refait par la suite quelques crises de panique où celle-ci m'est revenue), celle d'être folle ou de le devenir à mon tour. Mon cerveau s'est dissocié en trois. Il y avait moi, le fil de la pensée, et il y avait deux forces contraires : l'une m'attirait vers le fond ou la folie, comme une irrésistible envie d'aller là où est l'interdit, une envie de sauter alors même qu'on a le vertige. Enfin, il y avait la voix de la peur qui me disait de ne pas y aller, que c'était trop dangereux. Cette troisième voix s'est matérialisée dans la personne guide que je me suis mise à nommer "la voix de la sagesse" par opposition à la folie qui m'habitait. Je m'accrochais à lui désespérément ; j'avais besoin de fixer son visage, qu'il me parle (d'où le fait que je ne supportais pas que son attention soit sur une autre personne) pour me maintenir à la surface, et de lui raconter ce qui me traversait l'esprit.
Je me souviens ensuite d'être allongée sur le canapé, de nouveau dans les bras de mon amoureux, fascinée par les vagues produites par les plis du canapé. Je refusais de manger, je crois que je ne voulais pas vraiment sortir de mon trip. Le guide est sorti de l'appartement pour se rendre chez lui et récupérer un somnifère pour nous permettre de dormir malgré l'effet encore puissant des médicaments. Il m'avait confié à mon amoureux qui, malgré avoir pris la même dose que moi, était très calme, plein de vision, [...]. Seul l'un d'entre nous est sorti de l'appartement, mais les deux autres, moins défoncés, ont réussi à le récupérer. [...]. Moi j'étais terrifiée que le guide nous ait laissés seuls et j'ai décidé de ne plus bouger de ce canapé.
Je ne me souviens plus si en définitive j'ai pris le somnifère. Mais je me souviens que nous avons fait l'amour d'une façon assez triste et mécanique avant de nous endormir. Nous étions épuisés, je ne sais pas ce qui nous a pris. C'était peut-être une façon de revenir à la réalité.
J'y ai beaucoup repensé, j'ai retesté les champignons une autre fois, ensuite, en plus petite quantité et le matin. Mais j'étais principalement paranoïaque vis-à-vis des autres et ce n'était pas un bon moment. Je suis à la fois effrayée et attirée par l'idée de recommencer. J'avais peur en reprenant du LSD, mais ça n'a pas du tout eu le même effet sur moi et c'était au contraire une expérience très joyeuse.

Une initiative de

CREATES — UCA Arts + Humanités CTELA — Centre Transdisciplinaire d'Épistémologie de la Littérature et des Arts vivants LIRCES — Laboratoire Interdisciplinaire Récits Culture Et Sociétés